Militantisme, affinitaire et déceptions

Sour Hour by mattahan

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sour Hour by mattahan 

 

Chaque semaine, je vois passer statuts et tweets de personnes qui se disent déçues du militantisme. Ce qui est normal quand on approche la chose comme une bulle. Mais le milieu militant, comme le monde du travail, la famille, les groupes d’ami·e·s, n’est pas une bulle en dehors de la société. Il est traversé par des conflits d'intérêts, des rapports de pouvoir et plus important : Ce sont des êtres humains qui le composent. Parfois (pas souvent), on arrive à une résolution politique des conflits, parfois (trop souvent) on politise des conflits qui sont personnels.

 

Personnellement, je pense qu’il est très important de pas confondre ami·e·s et camarades de lutte (j’utilise ici le mot camarade, même si ça fait gauchiste, pour éviter la confusion avec les terme sœurs/frères qui sont beaucoup utilisés dans les milieux militants décoloniaux), et ce même quand une personne peut être les deux pour vous. J’ai des ami·e·s qui sont également des camarades, mais je sais dans quel contexte ces personnes sont des camarades car nous militons dans des collectifs ensemble. Et dans ces collectifs, un certain nombre de choses (le vote, la prise de parole, l’agenda politique) pose des cadres à nos interactions, et permettent aussi que je sois camarade avec des personnes qui ne sont pas mes ami·e·s et qui ne sont pas voué.e.s à le devenir. J’ai des ami·e·s qui ne sont pas des camarades, qui ne sont pas politisé.e.s et nous le vivons très bien aussi. J’ai des ami·e·s qui sont politisé.e.s mais pas militant.e.s avec qui on peut se retrouver dans des espaces militants.

 

Toutes ces configurations sont valables et permettent de limiter les risques de déception du “militantisme”, je mets ici des guillemets car très souvent il ne s’agit pas de militantisme dans le sens de l’implication dans un collectif, ancré localement et/ou sur une question particulière avec un agenda, des modalités d’actions politiques.

 

Il s’agit de groupes affinitaires basés sur la politisation. Ce sont des groupes qui n’ont d’informel que la forme, car en réalité il y a des règles implicites très fortes qui agissent dans ces groupes : le vocabulaire à utiliser, les personnes qui y sont le plus actives/les plus écoutées, les antécédents que certain.e.s peuvent avoir avec d’autres, etc. Passé les premiers temps de la kiffance d’être avec des personnes avec qui vous partagez une analyse du monde, ces personnes devenant même vos ami·e·s, vous avez l’impression d’être dans une pratique radicale mais l’informalité du groupe ne peut apporter aucune réponse aux conflits personnels ou politique hormis des alignements par sous-groupe d’affinité.

 

Ces questions se posent dans les collectifs, mais le cadre est plus clair, on peut dire : “j’ai quitté X organisation pour X et Y raisons”, ce qui permet aussi aux personnes qui voudraient rejoindre cette organisation de voir si cette dernière s’est penché sur ce problème ou si c’est effectivement un problème. Ex : Une personne qui quitte une organisation parce qu’elle soutient la non-mixité, éclaire les personnes extérieures tant sur la personne que sur l’organisation.

 

Dans la plupart des organisations, il y a aussi une difficulté à penser la résolution des conflits, qu’ils soient politiques ou non. Ce sont des questions qui demandent un engagement des membres de l’organisation (c’est pas facile) pour mettre parfois de côte l’affection, l’amitié qu’on peut avoir pour certain·e·s membres, penser la question politique et éviter celle du bannissement (ce qui mériterait un article dédié). Il y a différentes étapes dans le militantisme. Ces phases faites d’erreurs permettent d’apprendre des choses. J’en ai, à titre personnel, appris quelques unes ( liste non-exhaustive) :

 

  1. Personne n’est remplaçable mais tout le monde est remplacé ;

 

  1. Ne pas s'acharner à militer de manière quotidienne avec des personnes avec qui on n’est pas d'accord politiquement. Tout le monde perd son temps. Il faut accepter que certains désaccords politiques sont impossibles à dépasser ;

 

  1. Ne pas confondre intérêt pour sa personne en tant qu'être humain et l'intérêt que des personnes te portent en tant que source de production de savoir et d'organisation. J’ai des rapports cordiaux avec des personnes dont je sais pertinemment qu’il n’y a un qu’un seul aspect de mon militantisme qui les intéresse, et que leur silence sur certaines questions est le plus souvent pour ne pas rendre public le fait qu’on soit dans deux camps séparés. Le fait d’être membre de collectifs, d’être visible en tant que militante, fait qu’on ne peut pas juste call out tout un chacun sur ce qu’on pense comprendre.

 

  1. Être militant·e ne nous transforme pas en concept. Nous restons êtres humains traversé·e·s par des contradictions, et on n’est pas obligé·e·s de politiser tous les aspects de notre vie, bien au contraire.

 

Être très clair·e sur ce que l’on fait et dans quel but permet d’éviter de projeter nos choix sur ceux des autres mais aussi de ne pas se laisser noyer par les projections qu’autrui peut faire sur soi. Si on veut être militant·e, il faut rejoindre/monter un collectif/une organisation et définir ce qu’on y fait, pourquoi et comment. Si on ne veut pas militer, il faut être clair·e avec, et ne pas projeter sur des groupes informels affinitaires ce qui relève plus de la performance. Je fais partie de ce genre de groupe affinitaire et milite dans d’autres, on peut être multi-casquettes et apprécier les différents espaces pour ce qu’ils proposent.

 

 

 

 

Fania Noël